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Avant
d’aborder le cas des juifs montois, il nous paraît judicieux de rappeler en
quelques lignes leur sort en Hainaut
et dans les principautés
avoisinantes. Le sujet a déjà fait l’objet d’une synthèse remarquable de
la part de Jean Stengers :
cet auteur a analysé avec beaucoup de talent et d’esprit critique les
sources médiévales ainsi que les recherches antérieures
et il faut bien constater que, depuis cette publication en 1950, peu d’études
approfondies ont été entreprises.
Cela apparaît avec évidence à
la lecture de deux excellents
chapitres de Jean-Philippe Schreiber qui permettent de faire rapidement le
point sur la question.
Dans nos régions, aucun document ne signale
de juifs jusqu’au XIIIe siècle ; mais ils
habitent les régions limitrophes comme la vallée du Rhin
(Cologne
, Juliers
...) ou le Nord
de la France
(Ile-de-France
, Champagne
). Nous pouvons donc conclure que si
la présence juive est possible (notamment le long de la route commerciale
Bruges
-Cologne
), elle est
très peu importante, au point de n’avoir laissé aucune trace.
Cependant, à partir du XIIIe siècle, les archives nous livrent
quelques témoignages intéressants ; nous examinerons successivement les
cas du Brabant
, de la Flandre
, du Luxembourg et du Hainaut
.
Originaires,
selon toute vraisemblance, de la communauté rhénane, les juifs se retrouvent
le long de l’axe commercial Bruges-Cologne dont nous venons de parler :
Jodoigne
(début du XIIIe siècle),
Louvain
(1220), Tirlemont
(1232), Bruxelles
(1ère moitié du XIIIe
siècle), Léau
(1253), Malines
(1273). Deux documents célèbres du
XIIIe siècle nous montrent l’importance de la communauté
bruxelloise. Dans son testament, en effet, le duc Henri III ordonne de chasser
les juifs qui se livrent à l’usure ; par contre, sa veuve, Aleyde,
régente pendant la minorité de son fils, se montre plus réaliste et s’adresse
à saint Thomas d’Aquin pour savoir dans quelle mesure il lui est permis d’exploiter
financièrement ses
juifs. Comme, dans sa lettre, la question concernant les juifs occupe la place
principale, on peut facilement en déduire qu’ils constituent une communauté
nombreuse au XIIIe siècle.
En 1309, la croisade dirigée contre les Turcs est précédée d’une
propagande vigoureuse qui déchaîne un grand enthousiasme religieux. Des
bandes de croisés, souvent miséreux, renouvellent les exploits de leurs
prédécesseurs de 1096. De Cologne, les massacres de juifs, encore une fois
les boucs émissaires de service, gagnent le Brabant où le duc permet aux
rescapés de se réfugier dans son château de Genappe
. Les croisés, sans complexe, y
mettent le siège avant d’être exterminés par les troupes ducales. Les
textes mentionnent peu la présence juive dans la première moitié du XIVe
siècle. Notons seulement qu’à Bruxelles, les toponymes (rue
des juifs, escalier des juifs...) la révèlent
au pied du castrum ducal du
Coudenberg
, sans
doute pour des raisons de sécurité.
Le premier établissement
juif connu dans le Luxembourg est
celui d’Arlon
où, en 1226, une transaction porte
sur une rente grevant une maison dans la rue des juifs. Un prêteur
est signalé à Luxembourg en 1276, deux autres à Echternacht
et Liessem
en 1332 et l’année suivante, les
œuvres de loi de La Roche-en-Ardenne
évoquent la maison où li
iuwis demoire..Comme
on peut le constater, les établissements juifs dans le Luxembourg se comptent
sur les doigts de la main jusqu’en 1349.
Jean Stengers déclare qu’il n’y a pas de juifs dans le comté de
Flandre au Moyen Âge.
Cette affirmation est contestée par des études plus récentes
qui révèlent, par exemple, la présence d’un médecin juif originaire de
Londres
à la cour des comtes. D’autre part,
au XIVe siècle, plusieurs personnes portent le surnom de juif
.
J. Tollebeek pense qu’il s’agit de convertis
ou de descendants de convertis ;
mais dans les deux cas, cela semble prouver qu’il devait y avoir à cette
période quelques juifs en Flandre.
Bien entendu, le comté de
Hainaut sera évoqué longuement dans le chapitre consacré à la ville de Mons,
mais on peut déjà rappeler
quelques généralités. L’arrivée des juifs en 1307 coïncide avec leur
expulsion de France par Philippe le Bel.
D’ailleurs, durant la première moitié du XIVe siècle, leur
présence ou leur absence sont liées à la politique des rois français qui ont
soufflé le chaud et le froid sur les errances de leur communauté. Nous verrons
également que le sacrilège
de Cambron
, en 1326, est une date importante car
il semble bien que les relations entre chrétiens et juifs se sont sensiblement
refroidies à partir de ce moment. De toute manière, en 1337, le comte leur
renouvelle sa protection :
on recense encore dix-huit familles juives
qui habitent Binche
, Péronnes
, Neufvilles
, Mons
, Ath
, Maroilles
, Dourlers
, Mecquignies
, Pont-sur-Sambre
, Crespin
et Forest
. En 1344, un juif de
Blaton
est signalé à Perwez
(Brabant
) et y pratique le prêt à
intérêts. Enfin d’autres petites communautés doivent exister aussi à Hon
et à Steenkerke
puisqu’on y recense des exécutions
lors de la grande peste en 1348-1349.
Vraisemblablement présente sur des galères génoises venues de Crimée
, la peste pénètre dans le port de
Marseille
le 1er novembre 1347. Avec
une rapidité foudroyante, l’épidémie se propage à toute l’Europe
(1348-1350) en répandant une terrible
mortalité.
Sa progression est précédée par un sentiment d’angoisse et de terreur. C’est
ainsi que se développe le mouvement des flagellants, véritable secte mystique
qui pense acquérir la pureté (qui la mettra à l’abri de la peste) par la
pénitence, la prière et des flagellations continuelles.
Ces fanatiques électrisent les populations et sont souvent à la base du
massacre de nombreux juifs accusés, comme toujours, d’être responsables de
l’épidémie : ils auraient, dit-on cette fois-ci, empoisonné les
fontaines et les puits. Les massacres ne sont
pas toujours spontanés, les autorités en sont souvent les complices
intéressés. Nous verrons, notamment, que le comte de Hainaut
en profite pour récupérer les
créances impayées aux juifs (tués ou expulsés). Une seule tuerie est connue
avec précision, celle de Hon
, près de Bavay
, dans le comté de Hainaut, où deux
familles sont brûlées vives le 28 août 1349. Ailleurs, les archives donnent
moins de détails. Il semble bien que les juifs du Brabant
aient été tous massacrés ainsi que
ceux d’Ath
. Pour le Luxembourg
et le reste du Hainaut, on constate
leur disparition sans savoir exactement si la mort ou l’exil en est
responsable.
Les juifs sont-ils
encore présents dans nos régions dans la seconde moitié du XIVe siècle ?
A la veille du sacrilège de 1370, le Brabant compte deux familles juives
à Louvain
et quatre à Bruxelles
. Cette dernière communauté devait
être plus nombreuse, puisqu’elle possédait une synagogue, preuve d’une
certaine importance. De toute manière, l’accusation d’avoir profané des
hosties va leur être fatale. Le 12 avril 1370, Catherine, une juive convertie,
avoue en confession être en possession d’hosties qui ont saigné sous les
poignards des juifs qui les avaient dérobées. Catherine, prise de remords,
vient les remettre au curé
de sa paroisse (la Chapelle). Comme l’accusation de profanation des hosties est
fréquente depuis le XIIIe siècle, les autorités ne s’étonnent
pas de cette histoire et soumettent à la question les juifs dénoncés par
Catherine. Bien entendu, ils avouent et
quelques mois plus tard tous les juifs du Brabant sont brûlés vifs.
Après 1370 et jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y a plus de juifs
dans le Brabant
. Aucun document ne fait état de leur
bannissement ; sans doute, après le sacrilège, ont-ils, tout simplement,
évité le duché par crainte des représailles
Dans le Luxembourg,
protégés directement par l’empereur Charles IV, les juifs reviennent habiter
le comté après la grande peste : Bastogne
(1352), Saint-Vith
(1370) et Luxembourg (1372) voient
renaître de petites communautés. Celles-ci
connaissent la prospérité au XVe siècle grâce à la
disparition des Lombards et à l’arrivée des juifs
expulsés de l’archevêché de Trèves
(1418). Ce comté constitue donc une
exception et verra, d’ailleurs, la présence de quelques familles juives
jusqu’au XVIe siècle.
Nous avons déjà signalé la rareté des documents faisant état de la
présence de juifs en Flandre. Néanmoins, il est très possible que certains d’entre
eux viennent dans le comté à partir de la fin du XIVe siècle. En
effet, en 1386, Philippe le Hardi accorde aux Portugais l’autorisation de
résider en Flandre et d’y faire du commerce. Ce privilège, valable un an,
est renouvelé l’année suivante pour un temps indéterminé.
Comme le suppose J. P. Schreiber, il devait y avoir parmi eux des juifs
convertis qui gagnèrent Anvers
au siècle suivant.
D’une manière assez étonnante, nous verrons que ces juifs portugais ont
peut-être un rapport avec la ville de Mons
.
Enfin, reste-t-il encore des
juifs en Hainaut après l’épidémie catastrophique de 1348-49 ? Les
personnes qui s’appellent le
juif sont sans doute des convertis ou des descendants de
convertis ; à moins, que ce mot ne soit qu’un sobriquet. La question est
délicate ; nous tenterons d’y répondre pour la ville de Mons
. Pourtant, deux documents nous font
penser qu’il devait encore y avoir quelques familles présentes dans le
comté. Le premier est un mandement du duc Guillaume à ses châtelain,
mayeur et échevins d’Ath
(28/2/1357)
défendant aux juifs et aux Lombards de prêter argent sur armure et de recevoir en gage les armes des habitants
de cette ville.
Un autre document doit être examiné avec prudence car il n’est confirmé
par aucune source contemporaine. Au XVIIe siècle, en effet, l’historien
F. Vinchant
rapporte qu’en l’an 1371, Jean de Malines, prieur du Val des Escoliers [fut
nommé] inquisiteur sur les juifs qui
lors estoient dans Mons, en considération du fait exécrable que ceux de leur
nation avoient commis dans Bruxelles.
Ces
deux textes sont les derniers qui signalent l’existence des juifs dans le
Hainaut. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour les revoir dans la
région.
Voir à ce sujet D.
Dratwa, Réminiscences
visuelles de l’antijudaïsme, Espace
de libertés, novembre 1997, p. 12-13 et Schreiber,
L’immigration juive en Belgique, du
Moyen Âge à nos jours, op. cit., p. 227, note 6. Ces auteurs font
remarquer que le culte du miracle des hosties sanglantes s’est perpétué
durant plusieurs siècles par la fête du Saint-Sacrement du miracle. Marguerite
d’Autriche, pour sa part, établit une procession célébrée tous les ans, le
premier dimanche après la Sainte-Marguerite. Il faut attendre 1977 pour qu’une
plaque de bronze rétablissant les faits soit inaugurée dans la cathédrale
Saint-Michel par les représentants des deux cultes.
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