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Les Juifs à Mons au Moyen Age

Les Juifs dans nos régions

Avant d’aborder le cas des juifs montois, il nous paraît judicieux de rappeler en quelques lignes leur sort en Hainaut et dans les principautés avoisinantes. Le sujet a déjà fait l’objet d’une synthèse remarquable de la part de Jean Stengers[1] : cet auteur a analysé avec beaucoup de talent et d’esprit critique les sources médiévales ainsi que les recherches antérieures[2] et il faut bien constater que, depuis cette publication en 1950, peu d’études approfondies ont été entreprises[3]. Cela  apparaît avec évidence à la lecture de deux  excellents chapitres de Jean-Philippe Schreiber qui permettent de faire rapidement le point sur la question[4].

            Dans nos régions, aucun document ne signale  de juifs jusqu’au XIIIe siècle ; mais ils  habitent les régions limitrophes comme la vallée du Rhin (Cologne , Juliers ...) ou le Nord  de la France   (Ile-de-France , Champagne ). Nous pouvons donc conclure que si la présence juive est possible (notamment le long de la route commerciale Bruges -Cologne ), elle est  très peu importante, au point de n’avoir laissé aucune trace. Cependant, à partir du XIIIe siècle, les archives nous livrent quelques témoignages intéressants ; nous examinerons successivement les cas du Brabant , de la Flandre , du Luxembourg et du Hainaut [5].

Originaires, selon toute vraisemblance, de la communauté rhénane, les juifs se retrouvent le long de l’axe commercial Bruges-Cologne dont nous venons de parler : Jodoigne (début du XIIIe siècle), Louvain (1220), Tirlemont (1232), Bruxelles (1ère moitié du XIIIe siècle), Léau (1253), Malines (1273). Deux documents célèbres du XIIIe siècle nous montrent l’importance de la communauté bruxelloise. Dans son testament, en effet, le duc Henri III ordonne de chasser les juifs qui se livrent à l’usure ; par contre, sa veuve, Aleyde, régente pendant la minorité de son fils, se montre plus réaliste et s’adresse à saint Thomas d’Aquin pour savoir dans quelle mesure il lui est permis d’exploiter financièrement  ses  juifs. Comme, dans sa lettre, la question concernant les juifs occupe la place principale, on peut facilement en déduire qu’ils constituent une communauté nombreuse  au XIIIe  siècle[6]. En 1309, la croisade dirigée contre les Turcs est précédée d’une propagande vigoureuse qui déchaîne un grand enthousiasme religieux. Des bandes de croisés, souvent miséreux, renouvellent les exploits de leurs prédécesseurs de 1096. De Cologne, les massacres de juifs, encore une fois les boucs émissaires de service, gagnent le Brabant où le duc permet aux rescapés de se réfugier dans son château de Genappe . Les croisés, sans complexe, y mettent le siège avant d’être exterminés par les troupes ducales. Les textes mentionnent peu la présence juive dans la première moitié du XIVe siècle. Notons seulement qu’à Bruxelles, les toponymes (rue des juifs, escalier des juifs...) la révèlent  au pied du castrum ducal du Coudenberg , sans  doute pour des raisons de sécurité[7].

            Le premier établissement juif connu dans le Luxembourg  est celui d’Arlon où, en 1226, une transaction porte sur une rente grevant une maison dans la  rue des juifs. Un prêteur  est signalé à Luxembourg en 1276, deux autres à Echternacht et Liessem en 1332 et l’année suivante, les œuvres de loi de La Roche-en-Ardenne évoquent la maison où li iuwis demoire.[8].Comme on peut le constater, les établissements juifs dans le Luxembourg se comptent sur les doigts de la main jusqu’en 1349.

            Jean Stengers déclare qu’il n’y a pas de juifs dans le comté de Flandre au Moyen Âge[9]. Cette affirmation est contestée par des études plus récentes[10] qui révèlent, par exemple, la présence d’un médecin juif originaire de Londres à la cour des comtes. D’autre part, au XIVe siècle, plusieurs personnes portent le surnom de juif [11]. J. Tollebeek pense qu’il s’agit de  convertis  ou de  descendants de convertis ; mais dans les deux cas, cela semble prouver qu’il devait y avoir à cette période quelques juifs en Flandre[12].

            Bien entendu, le comté de Hainaut sera évoqué longuement dans le chapitre consacré à la ville de Mons, mais on peut déjà   rappeler quelques généralités. L’arrivée des juifs en 1307 coïncide avec leur expulsion de France par Philippe le Bel[13]. D’ailleurs, durant la première moitié du XIVe siècle, leur présence ou leur absence sont liées à la politique des rois français qui ont soufflé le chaud et le froid sur les errances de leur communauté. Nous verrons également que le  sacrilège  de Cambron , en 1326, est une date importante car il semble bien que les relations entre chrétiens et juifs se sont sensiblement refroidies à partir de ce moment. De toute manière, en 1337, le comte leur renouvelle sa protection[14] : on recense encore dix-huit familles juives  qui habitent Binche , Péronnes , Neufvilles , Mons , Ath , Maroilles , Dourlers , Mecquignies , Pont-sur-Sambre , Crespin et Forest [15]. En 1344, un juif de Blaton est signalé à Perwez (Brabant ) et y pratique le prêt à intérêts. Enfin d’autres petites communautés doivent exister aussi à Hon   et à Steenkerke puisqu’on y recense des exécutions lors de la grande peste en 1348-1349[16].

            Vraisemblablement présente sur des galères génoises venues de Crimée , la peste pénètre dans le port de Marseille le 1er novembre 1347. Avec une rapidité foudroyante, l’épidémie se propage à toute l’Europe (1348-1350) en répandant une terrible mortalité[17]. Sa progression est précédée par un sentiment d’angoisse et de terreur. C’est ainsi que se développe le mouvement des flagellants, véritable secte mystique qui pense acquérir la pureté (qui la mettra à l’abri de la peste) par la pénitence, la prière et des flagellations continuelles[18]. Ces fanatiques électrisent les populations et sont souvent à la base du massacre de nombreux juifs accusés, comme toujours, d’être responsables de l’épidémie : ils auraient, dit-on cette fois-ci, empoisonné les fontaines et les puits[19]. Les massacres ne sont pas toujours spontanés, les autorités en sont souvent les complices intéressés. Nous verrons, notamment, que le comte de Hainaut   en profite pour récupérer  les créances impayées aux juifs (tués ou expulsés). Une seule tuerie est connue avec précision, celle de Hon , près de Bavay , dans le comté de Hainaut, où deux familles sont brûlées vives le 28 août 1349. Ailleurs, les archives donnent moins de détails. Il semble bien que les juifs du Brabant aient été tous massacrés ainsi que ceux d’Ath . Pour le Luxembourg et le reste du Hainaut, on constate leur disparition sans savoir exactement si la mort ou l’exil en est responsable[20].

            Les juifs sont-ils encore présents dans nos régions dans la seconde moitié du XIVe siècle ?

            A la veille du sacrilège de 1370, le Brabant compte deux familles juives à Louvain et quatre à Bruxelles . Cette dernière communauté devait être plus nombreuse, puisqu’elle possédait une synagogue, preuve d’une certaine importance. De toute manière, l’accusation d’avoir profané des hosties va leur être fatale. Le 12 avril 1370, Catherine, une juive convertie, avoue en confession être en possession d’hosties qui ont saigné sous les poignards des juifs qui les avaient dérobées. Catherine, prise de remords,  vient les remettre  au curé de sa paroisse  (la Chapelle).  Comme l’accusation de profanation des hosties est fréquente depuis le XIIIe siècle, les autorités ne s’étonnent pas de cette histoire et soumettent à la question les juifs dénoncés par Catherine. Bien entendu, ils avouent  et quelques mois plus tard tous les juifs du Brabant sont brûlés vifs[21]. Après 1370 et jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y a plus de juifs dans le Brabant . Aucun document ne fait état de leur bannissement ; sans doute, après le sacrilège, ont-ils, tout simplement, évité le duché par crainte des représailles[22]

            Dans le Luxembourg, protégés directement par l’empereur Charles IV, les juifs reviennent habiter le comté après la grande peste : Bastogne (1352), Saint-Vith (1370) et Luxembourg (1372) voient renaître de petites communautés. Celles-ci  connaissent la prospérité au XVe siècle grâce à la disparition des Lombards et à l’arrivée des juifs  expulsés de l’archevêché de Trèves (1418). Ce comté constitue donc une exception et verra, d’ailleurs, la présence de quelques familles juives jusqu’au XVIe  siècle[23].

            Nous avons déjà signalé la rareté des documents faisant état de la présence de juifs en Flandre. Néanmoins, il est très possible que certains d’entre eux viennent dans le comté à partir de la fin du XIVe siècle. En effet, en 1386, Philippe le Hardi accorde aux Portugais l’autorisation de résider en Flandre et d’y faire du commerce. Ce privilège, valable un an, est renouvelé l’année suivante pour un temps indéterminé[24]. Comme le suppose J. P. Schreiber, il devait y avoir parmi eux des juifs convertis qui gagnèrent Anvers au siècle suivant[25]. D’une manière assez étonnante, nous verrons que ces juifs portugais ont peut-être un rapport avec la ville de Mons .

            Enfin, reste-t-il encore des juifs en Hainaut après l’épidémie catastrophique de 1348-49 ? Les personnes qui s’appellent  le juif  sont sans doute des convertis ou des descendants de convertis ; à moins, que ce mot ne soit qu’un sobriquet. La question est délicate ; nous tenterons d’y répondre pour la ville de Mons . Pourtant, deux documents nous font penser qu’il devait encore y avoir quelques familles présentes dans le comté. Le premier est un mandement du duc Guillaume à ses  châtelain, mayeur et échevins d’Ath  (28/2/1357) défendant aux juifs et aux Lombards de  prêter argent sur armure et de recevoir en gage les armes des habitants de cette ville[26]. Un autre document doit être examiné avec prudence car il n’est confirmé par aucune source contemporaine. Au XVIIe siècle, en effet, l’historien F. Vinchant[27] rapporte  qu’en l’an 1371, Jean de Malines, prieur du Val des Escoliers [fut nommé] inquisiteur sur les juifs qui lors estoient dans Mons, en considération du fait exécrable que ceux de leur nation avoient commis dans Bruxelles.

Ces deux textes sont les derniers qui signalent l’existence des juifs dans le Hainaut. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour les revoir dans la région[28].

 

[1] j.  stengers, Les juifs dans les Pays-Bas au Moyen Âge, Bruxelles, 1950, 190 p.

[2] e.  carmoly, Essai sur l’histoire des juifs en Belgique,  Revue Orientale, t. 1, 1841 ; t. 3, 1843-44 ; e. ouverleaux, Notes et documents sur les juifs de Belgique, Tiré à part de la Revue des Etudes Juives,

 t. 7, t. 8, t. 9, Paris, 1885, 95 p. ; s. ulmann, Histoire des juifs en Belgique jusqu’au XIXe siècle, Anvers, s. d., 61 p. ; s. ulmann, Histoire des juifs en Belgique jusqu’au XVIIIe siècle, Anvers, s. d. (1927), 65 p.          

[3] e.  schmidt, L’histoire des juifs à Anvers, Anvers, 1969, 92 p. ; j.  tollebeek, Joden in de Zuidelijke Nederlanden, 12de- 14de eeuw,  Spiegel Historiael, t. 19, 1984,  p.245-251 ; j. m.  yante, Les juifs dans le Luxembourg au Moyen Âge,  Bulletin trimestriel de l’Institut archéologique du Luxembourg, t. 62, 1986, p. 3-33 ; l.  habicht,  La Jérusalem de l’Occident : l’histoire des juifs et des gentils à Anvers,  Septentrion, 1996, n°1, p. 43-49.

[4] Le chapitre de j. p. schreiber, L’immigration juive en Belgique, du Moyen Âge à nos jours, dans  a.  morelli,  et alii, Histoire des étrangers et de l’immigration en Belgique de la préhistoire à nos jours,   

Bruxelles, 1992, p. 207-254  ainsi que j. p.  schreiber, L’immigration  juive en Belgique. Du Moyen Âge à la première guerre mondiale, Bruxelles, 1996, 324 p. (et plus particulièrement le chap. 2, p. 35 à 40).

[5] Il n’y pas de juif au Moyen Âge dans la Principauté de Liège ni dans le comté de Namur.

[6] stengers, op. cit., p. 13-15.

[7] stengers, op. cit., p. 36-37.

[8] yante, op. cit., p. 5-6.

[9] stengers, op. cit., p. 15

[10] tollebeek, op. cit., p. 248-250.

[11] Willem de Juede, échevin de Gand (1302) ; Pauwels de Juede , échevin de Gand (1331 et 1335)...

[12] tollebeek, op. cit., p. 248.

[13]  stengers, op. cit., p. 80, note 4  cite F. Prims, Geschiedenis van Antwerpen, t. 2, Anvers, 1929, p. 133   et  signale la présence, à Mons , en 1276, de l’échevin Arnoldus Judaeus. Manifestement, il s’agit d’une erreur :  aucun échevin portant ce nom n’est signalé à Mons et, par ailleurs, les textes montois de la deuxième moitié du    XIIIe siècle ne sont plus en latin, ce qui exclut la présence d’Arnoldus.  Prims a peut-être confondu avec Bergen   op Zoom .

[14] Acte du 24 avril 1337 ; cité dans L.  devillers, Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, t. 3, Bruxelles, 1874, p. 460-461.

[15] Les six dernières localités se trouvent actuellement en France , dans le département du Nord.

[16] Stengers, op. cit., p. 19-23.

[17] Environ un tiers de la population européenne.

[18] J.  Delumeau et Y. Lequin, Les malheurs du temps. Histoire des fléaux et des calamités en France, Paris, 1987, p. 183-184.

[19] Les pogroms ne sont pas le seul moyen utilisé pour tenter de lutter contre l’épidémie de peste. Rappelons, par exemple, que la sortie des reliques de sainte Waudru à Mons a lieu à ce moment d’angoisse collective et qu’elle est à l’origine de la procession de la Trinité , bien connue des Montois.

Voir  L.  Torfs, Fastes et calamités publiques survenues dans les Pays-Bas et particulièrement en Belgique depuis les temps les plus reculés. Epidémies, famines, inondations, Paris-Tournai, 1859, p. 46-53.

[20] Stengers, op. cit., p. 22-23.

[21] Voir à ce sujet D.  Dratwa,  Réminiscences visuelles de l’antijudaïsme,  Espace de libertés, novembre 1997, p. 12-13  et   Schreiber, L’immigration juive en Belgique, du Moyen Âge à nos jours, op. cit., p. 227, note 6. Ces auteurs font remarquer que le culte du miracle des hosties sanglantes s’est perpétué durant plusieurs siècles par la fête du Saint-Sacrement du miracle. Marguerite d’Autriche, pour sa part, établit une procession célébrée tous les ans, le premier dimanche après la Sainte-Marguerite. Il faut attendre 1977 pour qu’une plaque de bronze rétablissant les faits soit inaugurée dans la cathédrale Saint-Michel par les représentants des deux cultes.

[22] Stengers, op. cit., p. 24-27.

[23] Yante, op. cit., p. 7-13.

[24] J. M.  Lopes, Les Portugais à Anvers au XVIe siècle, Anvers, 1895, 41 p. et   J.  Everaert et E.  Stols,  (sous la direction de), Flandre et Portugal. Au confluent de deux cultures, Anvers, 1991, p. 37-38.

 [25] Schreiber, L’immigration juive en Belgique. Du Moyen Âge à la première guerre mondiale, op. cit.,  p. 40.

[26] L.  Devillers, Cartulaire des comtes de Hainaut, t. 1, Bruxelles, 1881, p. 492. Le même mandement (même date) est adressé aux échevins de Mons, ce qui fait penser que toutes les villes du comté ont dû le recevoir.

[27] F.  Vinchant, Annales de la province et comté de Haynau, édition augmentée et achevée par A. Ruteau, t. 4, Mons, 1648, p. 351.

[28] Stengers, op. cit., p. 24.

 

 

Haute Ecole de la Communauté Française du Hainaut - Département Pédagogique - MONS (Belgique)