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Les Juifs à Mons au Moyen Age

La rue des Juifs

                           

            Le problème semble simple, au départ. Puisqu’il y a une rue des juifs à Mons, c’est  nécessairement là que les juifs du XIVe siècle ont dû habiter lors de leurs immigrations successives. C’est le raisonnement  tenu, en 1648, par F. Vinchant :  Le comte Guillaume de Haynaut les (juifs) ramassa tous en la seconde ville de Mons, en un certain endroit qui se nomme encore de présent la rue des juifs...[1] De Boussu, en 1725, ne pense pas autrement :  Le comte leur désigna un endroit le long de la rivière, qui retint le nom de la rue des juifs[2]. Plus près de nous, Félix Hachez en rajoute :  Ce territoire nommé longtemps «  la juiverie », s’appelle encore aujourd’hui la rue des juifs[3]. Cependant, Paul Heupgen[4] émettait, à propos de ces affirmations, de solides réserves reprises une dizaine d’années plus tard par Melle Ch. Piérard  et M. J. Stengers[5]. Ces trois érudits  mettaient en doute les affirmations des historiens antérieurs car, au Moyen Âge, la population et non l’autorité attribuait un nom à une rue. Dans ce cas, comment  expliquer  que la première mention de la rue des juifs date de 1433, soit cent vingt-six ans après leur expulsion par Philippe le Bel :  Maison Jehan Fausset, ménestrel, gisant en la rue condist des juifs[6].

Notre dépouillement systématique des documents nous amène à formuler différentes  conclusions. On ignore, faute de documents, où les juifs de 1307 (1ère vague) se sont installés. Par contre,  le rôle de bourgeoisie de 1323[7] permet de localiser les endroits où les immigrés de la 2e vague ont pu trouver un logement, quand cette taxe a été perçue[8]. A l’évidence, le plan de Mons, au début du XIVe siècle[9], nous montre nettement la concentration des juifs de 1323 le long de la Trouille , dans le quartier de l’Esplache, dont une partie deviendra la rue des juifs. Le problème n’en est pas plus simple, pour autant, puisqu’il faut encore attendre 130 ans pour avoir la première mention de la rue des juifs. Nous ne pensons donc pas que ce sont les juifs de 1323 qui ont pu influencer directement l’appellation  de la rue. De 1324 à 1349, nous savons seulement que Joye et Jacob habitent le quartier du Hautbois[10]; pour les autres, aucune indication ne nous est fournie. Quoi qu’il en soit, même à l’époque de l’épidémie de peste, nous sommes pratiquement à un siècle de la première mention de la rue des juifs. Il ne peut donc y avoir de rapport entre ces immigrés et le nom de la rue.

Pourtant, si la tradition populaire a désigné la rue qui nous intéresse en lui attribuant le nom d’une communauté bien particulière, c’est qu’il doit exister une bonne raison. En examinant les nombreux documents qui concernent Jacques du Broecq, on s’aperçoit très vite qu’il s’agit d’une personne aisée et influente (échevin) qui achète et revend beaucoup de maisons dans la ville. Il habite la Grand-rue en 1397-98[11], puis acquiert trois immeubles (qu’il habite ?) rue de Nimy (1408)[12], devant les Moulins Jumeaux (1413)[13] et à l’entrée de la rue de la Triperie (1428)[14]. Les deux dernières mentions de 1413 et 1428 méritent particulièrement toute notre attention. En effet, l’ immeuble, situé au bord de la Trouille (en face des Moulins)[15] se trouvait au niveau de l’actuel marché aux Poissons, donc au bout de ce qui sera la rue des juifs, avant l’installation du couvent des Soeurs Noires et de l’hospice des Chartriers[16]. Ces deux établissements, on le sait, ont donné, en effet,  leur nom à des parties de la rue des juifs, réduisant celle-ci au tronçon allant de la Croix-Place à la Grand-rue. D’autre part, il est possible que la maison qu’il possédait à l’entrée de la Triperie se situe à proximité de la Croix-Place[17], encore une fois, à quelques mètres de la rue des juifs.

Nous émettons  donc l’hypothèse que Jacquemart du Broecq le juif, riche notable de la ville, décédé en 1431[18], a laissé le souvenir de son surnom à cette artère dont l’appellation  rues des juifs apparaît juste après sa mort[19] .

Plan 1 - La dispersion de l’habitat des juifs à Mons en 1323.

 A-    Moulins Jumeaux ; B- Croix-Place ; C- Actuelle rue des Juifs ; D1- Maison de J. du Broecq ; D2-Situation possible de la maison de J. Du Broecq dans le quartier de la Triperie
à
5 Josse ;  à 1 Benoit ; 7 Judas    ;    à 4 Joye ; 2 Bienvenne ; 6 Jossonet ; 8 Méros
à
3 Femme d’Hakin

 

[1] Vinchant, op. cit., t. 3, p. 79.

[2] De Boussu, op. cit. , p. 95.

[3] Hachez, op. cit., p. 8.

[4] Heupgen, La rue des juifs,  La Province, 28/11/1938, p. 4.

[5] Ch. De Bettignies et Ch. Rousselle, Les rues de Mons, préface et mise à jour de Ch. Pierard, Mons,  1983, p. 353 et Stengers, op. cit., p. 115, note 106.

[6] Embref de 1433, cité dans Heupgen, op. cit., p. 4.  Avant  1433,  la rue des juifs  ne porte pas  de nom particulier : J. Corneille demeurant à Ghellin a vendu à Nicaise Bourdon 9s. 7 d. de cens sur la maison de J. Marcheniel sergent en la rue qui va de le Croix en le Place en le Grand rue (G. Decamps, Chirographes 1404-1411, 21/8/1404).  Notons qu’il faut un certain temps pour que l’appellation rue des juifs finisse par s’imposer puisqu’on retrouve encore en 1441-42 : Maison de Willaume le charpentier gisant en le rue allant de la Croix en le place vers le Grand rue...(G. Decamps, Grande aumône 1410-1470, comptes 1441-42).

[7] Mons, A.V.M, section ancienne, n° 1348.

[8] Les rôles indiquent plutôt des quartiers ; mais les recherches de M. De Keyzer, Conservateur des Archives de l’Etat à Mons, permettent une localisation plus précise. Joye, Bienvenne, Jossonet et Méros habitent bien la future rue des juifs (sans qu’il soit possible de déterminer exactement l’emplacement exact de leur maison).

[9] Voir p. 20. Ce plan a été réalisé à partir de celui qui se trouve dans W.  De Keyzer, L’évolution de la ville, de 1200 à 1365, dans Images d’une ville.  Mons, de 1200 à 1815, Bruxelles, 1997, p. 14.

[10] G.  Decamps, Chirographes 1331- 1340, f° 63, 29/11/1335. La partie sud de ce quartier se situe le long de la Trouille, à proximité du Marché aux poissons , donc au niveau de la rue des juifs.(Voir De Keyzer,  op. cit., p. 14).

[11] Id., Grande Aumône de Mons. Comptes de 1300 à 1410, f° 154, recette de 1397 ; Id., Seigneurie de Sainte-Waudru, Chirographes, f° 44, 13/2/1398.

[12] Id., Embrefs 1388-1430, nov. 1408.

[13] Id., Seigneurie de Sainte-Waudru. Tenaulles de Sainte-Waudru. Liasses de chirographes, f° 4, 1413.

[14] J.  Heupgen-Putsage, Embrefs 1388-1497, f° 148, n° 559, 4/4/1428.

[15] Voir plan n° 1.La rue est également désignée par le nom du quartier :l’ « Esplache ». (De Keyzer, op. cit.,  p. 14).

[16] Les Soeurs Noires s’installent au XV e siècle et l’hospice des Chartriers est créé au XVI e siècle. C’est à ces époques qu’apparaissent les noms de ces rues (De Bettignies, Rousselle et Pierard, Les rues.., op. cit., p. 338 et 369).

[17] Voir, à nouveau, le plan de Mons.

[18] J.  Heupgen-Putsage, Embrefs, 1388-1497, f° 160,  n° 598, 24/3/1431 et  n° 596, 23/11/1431. 

[19] Il n’est pas non plus impossible que la présence de l’échevin au surnom encombrant ait ravivé le souvenir   de   l’occupation antérieure de la rue par une partie de la communauté juive.

 


 

Haute Ecole de la Communauté Française du Hainaut - Département Pédagogique - MONS (Belgique)