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Il
existe, sur ce sujet, toute une littérature
qui a été étudiée avec rigueur par J. Stengers.
Nous nous bornerons donc, dans un premier temps, à rappeler les faits
essentiels déjà connus et étudiés depuis longtemps. Ensuite, nous tenterons
de cerner le personnage de Guillaume le juif, héros de cette tragédie, grâce à l’analyse des
comptes de la ville, des chirographes et des rôles de bourgeoisie.
Le récit de ce sacrilège
est connu par une lettre du 27 mai 1327, écrite un an après les faits par
Nicolas Delhove, abbé de Cambron, qui prie tous les évêques et les prélats
de bien vouloir accorder des indulgences aux personnes qui visiteront la
chapelle de la Vierge, dans le monastère de Cambron.
En voici les principaux éléments. En avril 1326, Guillaume, un juif converti,
est accueilli dans la salle des hôtes de l’abbaye de Cambron. Il est bien vu
des autorités puisque le comte de Hainaut, Guillaume Ier a accepté
d’être son parrain et de lui donner son nom. Sur le mur de la salle existe
une peinture de la Vierge tracée à l’aide de simples traits. A la vue de ce
portrait, Guillaume transperce de sa lance, par cinq fois, l’image sainte. C’est
en tout cas l’accusation portée contre lui ; mais il nie farouchement.
Sans preuve bien établie, Guillaume n’est pas inquiété jusqu'à ce qu’un
ange, puis la Vierge apparaissent à Jean Flamens, un forgeron d’Estinnes
. Celui-ci provoque le converti
en duel qui tourne à l’avantage du forgeron. Condamné au supplice du feu,
Guillaume avoue son méfait avant de mourir.
Cet
événement n’est évidemment pas
passé inaperçu. La littérature s’est emparée du sacrilège. Le récit
primitif a été enjolivé par les poètes, les troubadours, les chroniqueurs et
les dramaturges pour accroître l’intérêt des lecteurs et des spectateurs,
dans le Hainaut mais aussi dans les provinces avoisinantes. Nous en rappellerons
ici les grandes lignes.
Au
XIVe siècle, déjà, le sacrilège
se retrouve dans plusieurs ouvrages. L’annaliste Guillelmus Procurator
rapporte avec fidélité, quelques années seulement après le drame, le récit
contenu dans la lettre de l’abbé Nicolas Delhove. Quelques années plus tard,
en 1346, Johannes de Beka
publie à Utrecht
une chronique dans laquelle il raconte l’histoire
des évêques de la ville et des comtes de Hollande
(qui sont également comtes de Hainaut).Il parle du sacrilège en ces
termes : (Guillaume) « vit une belle peinture de la Vierge
qu’il frappa de sa lance... mais un ruisseau de sang commença à couler de la
cicatrice de la blessure ». L’élément miraculeux intervient donc dès
le XIVe siècle ; signalons, néanmoins, qu’en dehors du sang
(très abondant), le récit est assez sobre et proche du précédent. Enfin,
deux récits anonymes (l’un en prose, l’autre en vers), du milieu du
siècle, dont nous ne conservons que quelques passages, grâce à Le Waitte,
font déjà apparaître les gouttes de sang sortant des blessures de la Vierge
et de nombreux détails sur le duel. Au siècle suivant, Jacques Lessabée
donne, en 1534, un récit assez
sobre (allusions au sang et au duel), en insistant sur le rôle déterminant de
la Providence. Par contre, dans sa Chronique
d’Hirsauge, Jean Trithème
répète le récit de Béka ; mais il amplifie les écoulements du sang « qui
couvrit abondamment le pavement de l’autel » et il ajoute un dialogue
entre la Vierge et Jean Flamens (qualifié pour la première fois de forgeron),
pour savoir s’il doit aller tuer Guillaume. Au début du XVIIe siècle,
Robert Procurateur, dit de Hautport,
publie un opuscule où apparaissent
deux éléments donnant encore plus de pittoresque au récit : la torture
de Guillaume après ses coups de lance (... la
torture quelque dure qu’elle fust ne sçeut rien arracher de la bouche de ce
malheureus... ) et la description de Jean Flamens comme un vieillard
paralytique : « Quatre
ans après, l’ange s’apparoissant à un certain vieillard natif des Estinnes
nommé Jean Flamand dit le Febure, qui par l’espace de sept ans estoit
paralyticque… » Quelques
années plus tard, Walrand Caould
répète les mêmes exagérations qui pimentent l’histoire de Guillaume le
juif. Le théâtre aussi s’est emparé du sujet.
En 1639, Philippe Brasseur donne une pièce en vers
composée de cinq cent trente-six hexamètres
et le poète hutois Denis Coppée (1580-1632) a
écrit un drame en vers et en cinq actes,
publié après sa mort. Enfin, rappelons l’œuvre d’Antoine Le Waitte
qui a réalisé une synthèse peu critique
des écrits relatifs au sacrilège, mais qui a eu le mérite de citer les
lettres contemporaines du drame, permettant de connaître l’histoire du sacrilège
sans ses exagérations poétiques. Au siècle
des lumières, le souvenir de cet événement s’estompe. Delewarde,
De Boussu
et l’abbé Hossart
n’y consacrent plus que quelques lignes qui constituent des répétitions sans
valeur. Nous devons, cependant, signaler un livret de septante pages de la
confrérie montoise de Notre-Dame de Cambron
dont la préface est ornée d’une vignette.
Mais
le souvenir du sacrilège a été entretenu également par l’architecture et
la peinture. Quatre chapelles ont été, en effet, construites pour commémorer
cet événement peu ordinaire. Une d’entre elles existe toujours, à Estinnes
. Construite en 1483, elle se trouve sur l’emplacement présumé de la maison
de Jean Flamens.
Les trois autres chapelles ont eu
moins de chance. A Mons, à l’endroit du combat singulier entre le forgeron et
le juif, les autorités de la ville avaient d’abord fait élever une croix, en
1387. Cette croix a été remplacée vers 1550 par une chapelle ;
elle-même, démolie en 1798. Il ne subsiste de cet
oratoire que la statue de la Vierge conservée dans l’église Sainte-Elisabeth. Signalons également que
l’église Saint-Germain possédait une
chapelle dédiée à Notre-Dame de Cambron. Elle a disparu dans l’incendie de
l’église en 1691.
L’oratoire de l’abbaye de Cambron a connu un sort identique lors de la
tourmente révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle.
Ces chapelles étaient décorées de tableaux composés de compartiments
représentant les divers épisodes du sacrilège.
A Cambron, le tableau d’origine est remplacé en 1512, à la demande de l’empereur
Maximilien de passage dans la région. Cette peinture, divisée en quinze
scènes commentées par autant de distiques, en français, était encore visible
au château du comte Ahémar du Val à la fin du XIXe siècle. Nous
l’avons retrouvée dans une
agence immobilière montoise.
La chapelle d’Estinnes, quant à elle,
possède encore un tableau du XVIe siècle divisé en douze
compartiments. Chaque scène est
expliquée par un quatrain.
A Mons, A. Le Doulx a peint, en 1674, une œuvre qui ornait la chapelle
Sainte-Anne, dans l’église Saint-Germain. Cette peinture a connu beaucoup de
tribulations : vendue en 1797, lors de l’occupation française, elle est
rachetée et replacée à Sainte-Waudru. L.
Devillers
la signale dans la quatrième chapelle à gauche du chœur (chapelle de
Sainte-Marie-Madeleine), mais nous l’avons trouvée
en mauvais état dans la chapelle voisine (Saint-Ghislain). Par contre, le
tableau, qui ornait la chapelle située près de la Porte du Parc, a
disparu ; il nous est connu uniquement grâce à la
description de F. Vinchant.
Venons-en
maintenant à Guillaume (Willemet, Willame) le juif, héros du drame dont nous venons de résumer l’histoire.
Ce personnage, très présent dans les documents (1310-1329), est le seul juif
signalé à Mons lors de la première et de la deuxième vagues
d’immigration. Mais la première
mention est déjà caractéristique : on retrouve Guillaume dans les
comptes du Chapitre de Sainte-Waudru.
Nous pensons donc qu’il est arrivé à Mons entre 1308 et 1310 et qu’il s’est
rapidement converti. Flatté de cette conversion, le comte a accepté d’être
son parrain et de lui donner son nom.
Absent des documents en 1312, il réapparaît l’année suivante pour ne plus
les quitter jusqu’en 1323. D’après les comptes de la ville,
Guillaume semble bien être agent communal, ce qui pourrait effectivement
expliquer sa présence à Cambron, alors qu’il est en mission officielle. Par
ailleurs, dans les rôles de bourgeoisie,
on apprend qu’il habite, sans discontinuité, le quartier de la rue d’Havré.
En réalité, Guillaume le juif est absent du rôle de 1320. Cette absence nous
a semblé curieuse, puisqu’il est présent dans les trois rôles qui
précèdent le document de 1320 et
qui lui succèdent. En observant attentivement ce dernier, nous nous sommes
aperçus qu’un certain Guillaume le Chrétien habite rue d’Havré.
Peut-il s’agir du même personnage ? Nous savons que le percepteur
suivait l’ordre des maisons de la rue pour encaisser les impôts.
Or Guillaume le Chrétien a les mêmes voisins
que Guillaume le juif et il est situé au même endroit dans la rue. Il s’agit
donc d’un seul et même personnage. Ce petit détail a son importance car il
confirme, d’une manière tout à fait indépendante, la conversion de
Guillaume. Après 1323, Guillaume brille par son absence et ce, jusqu’en 1329.
A cette date, un chirographe mentionne la vente de sa
maison et le rôle de bourgeoisie
cite la femme de Guillaume comme habitante du quartier de la rue de Nimy.
Ces deux documents confirment parfaitement ce que nous savons de l’histoire
du héros de Cambron. Le
duel et la mort du converti datent de 1326 : sa maison du quartier d’Havré
est mise en vente trois ans plus tard et sa veuve paie désormais la taxe pour
figurer parmi les bourgeois de la
ville.
Les documents contenus dans les archives
montoises confirment donc, en tous points, les sources contemporaines du sacrilège
de Cambron. Ils permettent de suivre la carrière de Guillaume à partir de 1310 et de lui donner une dimension
plus concrète et plus humaine.
Lettre citée dans A. Le
Waitte, Historiae Camberonensis pars prior sive diva Camberonensis a Judaeo
perfido quinquies icta et cruentata, duobus distincta libris. Accedit &
divae Lumbisiolanae, sive a Ceraso, juxta Camberonem historia. Authore
reverendissimo D.
Antonio Le Waitte abbate Camberonensi
ord. Cistercii , Parisiis , ex typographia Cramosiana , 1672,
4°, p. 66-68.
Ioannes de Beka canonicus Ultrajectinus, et Wilhelmus Heda praepositus
Arnhemensis, de episcopis Ultraiectinis, recogniti et notis historicis
illustrati ab Arn[oldo] Buchelio Batavo I. C.
Accedunt Lamb. Hortensii Montfortii secessionum Ultraiectinarum libri, et
Siffridi Petri Frisii appendix ad historiam Ultrajectinam, Ultraiecti, Ex
officina Ioannis a Doorn, 1643, f°, p. 113.
Hannoniae urbium et nominatiorum locorum,
ac coenobiorum, adiectis aliquot limitaneis, ex annalibus, anacephalaeosis.
Penias declamatiuncula. Carminum tumultuaria farrago : Iacobo Lessabaeo
Marcaenensi autore. F. Rolandi
Boucherii Carmelitae Visconiensis, ad libellum hexastichon, Antwerpiae, Apud
Michaelem Hillenium, 1534, 8°, p. 25.
Johannis Trithemii Spanheimensis primo,
deinde D. Iacobi maioris apud Herbipolin
abbatis, viri suo aevo doctissimi, Francofurti, Typis Wechelianis, 1601, 2
parties, 1 vol., f°, p. 216 .
Miracles advenus à l’abbaye de Cambron de l’ordre de Cisteau par les
mérites et invocation
de la glorieuse Vierge Marie, Mons, 1604, 63 f., 24°.
Miracle de Notre Dame de Cambron, arrivé
en l’an 1326. le 8. d’avril. Représenté en la présente action. Faicte par
D. C. à l’honneur de la glorieuse mère
de Dieu, Namur, De l’imprimerie de Jean van Milst, 1647, 32 p., 8°.
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