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A
partir du XIIe siècle, les juifs d’Europe occidentale sont forcés
de se livrer au commerce de l’argent.
La
communauté montoise, jusqu’en 1349, n’échappe pas à la
règle : tous les juifs recensés dans les documents sont des
usuriers, même le rabbin Moyset.
Les prêteurs juifs réalisent des bénéfices importants en pratiquant des taux
d’intérêt très élevés.
A Mons, deux opérations de prêt
permettent de calculer les taux d’intérêt : 79,1% l’an en 1309
et 86% en 1313, ce qui représente des
taux habituels à court terme.
Ils sont d’ailleurs obligés de récupérer rapidement leur capital et de
faire des bénéfices sans tarder
car deux éléments empêchent le bon déroulement des affaires : la
précarité et la concurrence des Lombards. La communauté montoise, comme les
autres, du reste, est soumise au bon vouloir du comte qui
accueille ses membres pour un laps de temps bien déterminé (un an ou
cinq ans). Après, l’avenir est incertain. Nul ne sait quelle sera la
réaction des autorités locales, ou si le comte ne devra pas sacrifier les
juifs pour calmer une quelconque haine populaire. Le sacrilège de Cambron
et la peste noire sont des exemples d’événements qui ont cristallisé l’angoisse
et la haine des foules sur les boucs-émissaires
traditionnels, sans que le pouvoir ne réagisse face au désordre. La
première vague d’immigrés reste huit ans à Mons
; la seconde disparaît rapidement des documents;
il faut donc faire fructifier le capital en quelques années, entre deux
cataclysmes. Par ailleurs les juifs doivent faire face à une rude la
concurrence des Lombards.
Originaires principalement de Lombardie
et du Piémont
(Asti
, Chiéri
), ils se répandent à partir du XIIIe siècle, dans nos provinces.Ils
sont mentionnés
à Mons en 1289
et en 1316 dans des actes officiels,
mais également dans de nombreux passages des comptes de la ville.
Si l’on compare l’activité économique des juifs et des Lombards, on s’aperçoit
très vite que ces derniers occupent une place beaucoup plus importante dans la
cité hainuyère : ils brassent cinq fois plus d’argent que leurs
concurrents et prêtent souvent des sommes très élevées
à long terme
(plusieurs mois), alors que les juifs se spécialisent dans le court terme
(quelques semaines, voire quelques jours).
Pour
étudier le phénomène du prêt exercé par les juifs à Mons et dans le
Hainaut, nous disposons de trois comptes
qui ont été établis par le prévôt de Mons, Guillaume de Somaing. En effet,
comme nous l’avons vu, les juifs montois ont de sérieux problèmes lors de l’épidémie
de peste de 1349 (mort ou expulsion) et la comtesse en profite pour récupérer
à son profit les sommes dont les juifs étaient les créanciers. Sept prêteurs
sont mentionnés : Hanginet, Jacob, Joye (la femme de Jacob), Aberant (qui
a épousé la fille de Joye), Vinant, Josson et Amendant d’Hautrage.Ils
habitent Mons, Neufvilles et Steenkerke, mais seul Josson
Tableau n° 3 -
Comparaison de l’activité économique des juifs et des Lombards d’après
les comptes de la ville de Mons (1308-1314).
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Juifs
|
Lombards
|
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Nombre
de mentions dans les comptes de la ville
|
13
|
28
|
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Total
des sommes prêtées
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364
lb.
|
1893
lb.
|
|
Nombre
de prêts
|
9
|
15
|
|
Importance
moyenne des sommes prêtées
|
40
lb.
|
126
lb.
|
|
Somme
prêtée la plus importante
|
200
lb.
|
882
lb.
|
Taux d’intérêt
|
79,1
l’an
(pour
4 jours)
|
28%
l’an (pour 4 mois)
42,8%
l’an (pour 17 sem.)
30%
l’an (pour 6 sem.)
|
est
mentionné comme résidant à Steenkerke.
D’après les deux comptes, les sept usuriers ont prêté 6.280 livres
, la comtesse en a récupéré 565 lb., ce qui représente environ 5 % de ses
revenus.
Examinons maintenant de plus près le cas de Joye et de son mari Jacob,
installés à Mons dans le quartier du Hautbois.
Les comptes du prévôt nous indiquent que Joye a prêté
une
somme totale de 1.252 lb., 11 s., 5 d. et Jacob 213 lb., 3 s. et
6 d..
Tableau n° 4 - Activité
économique de Joye et de Jacob, prêteurs du quartier du Hautbois à Mons, 1349.
|
|
Joye
|
Jacob
|
|
Total
des sommes prêtées
”
” ” ”
par lettres
”
” ” ”
par chirographes
”
” ” ”
par papiers
|
1252
lb.
702
lb.
537
lb.
12
lb.
|
213
lb.
213
lb.
|
|
Somme
moyenne prêtée
”
”
” par lettre
”
”
” par chirographe
”
”
” par papier
|
15
lb.
13
lb.
24
lb.
1
lb.
|
1
lb.
1
lb.
|
|
Somme
prêtée la plus importante
Somme
prêtée la plus faible
|
128
lb.
39
sous
|
44
lb.
2
sous
|
Leurs
prêts, comme ceux des cinq autres usuriers, se présentent sous trois formes:
la lettre, le chirographe et le papier. D’usage courant, la lettre est
scellée du sceau des échevins ou de la commune, ce qui donne une garantie aux
deux parties. C’est le système de prêt préféré de Joye ; la moyenne
des transactions se monte à 13 livres.
Le chirographe, par contre, est réservé à des prêts plus importants (24
livres en moyenne pour Joye).
Il offre encore plus de sécurité que la lettre puisque les échevins et (ou)
les jurés de la ville garantissent son exactitude et qu’un exemplaire
est déposé au greffe scabinal. Les comptes du prévôt ne nous
renseignent pas sur la forme des
chirographes, mais on peut en avoir une idée précise grâce aux nombreux
documents de
cette nature recopiés par G.
Decamps et
dont voici un exemple
: Alars d’Outreleuwe
d[emeuran]t à Gyvry, C[ollar]t Doutreleuwe
ses frères d[emeuran]t à Mevyn et Auwestins li Taie, b[ourgeois] de
Mons doivent à Jacop le Juis baron Joie le Juise 20 lb. t.
Echevin : E. de la Porte. Jurés : Ja. De Baudour. En le cour
Auwestin le Taie l’an de grâce mil trois chens et XXXI le vendredi prochain
après le premier jour d’avril. Enfin,
le papier est la façon la plus
courante de prêter de petites sommes. Jacob en est le spécialiste, allant
jusqu'à prêter deux sous.
Le système offre moins de garantie que les deux précédents puisque les
autorités n’y sont pas mêlées ; c’est pourquoi les transactions se
font en présence de témoins
et parfois de plèges.
Quelques
créances consistent en un certain nombre de muids de blé.
Il s’agit vraisemblablement de paysans qui s’engagent à restituer le
montant prêté par Jacob sous la forme d’une quantité de blé.
Par
ailleurs, on ne trouve pratiquement pas de prêts sur gage alors que ce type d’usure
est traditionnellement attribué aux juifs :
nous en avons relevé seulement deux mentions (un cheval et une vache) dans les
comptes du prévôt qui concernent le couple d’usuriers montois.
A
quelles catégories sociales appartiennent les clients de Joye et de
Jacob ? A l’exception de deux familles montoises riches et puissantes (
les As Clokettes et les Gringnart), d’un marchand et de trois clercs, les
débiteurs sont plutôt de condition modeste.
Bien que cela ne soit pas exprimé clairement, Joye et surtout Jacob, le
spécialiste des petites sommes, doivent avoir dans leur clientèle des
agriculteurs des villages avoisinants qui viennent à Mons leur emprunter
quelques écus.
Enfin,
jetons un regard sur la répartition géographique des débiteurs.
Joye a une clientèle plus montoise, tandis que son mari s’est fait une
spécialité des villages autour de Goegnies
. L’un comme l’autre, en dehors de Mons, pratiquent l’usure, à plus de
90 % des cas, au sud de la ville ; tous les débiteurs, ou presque,
habitant dans un rayon de treize kilomètres.
Carte
1 - Répartition géographique de l’activité
économique de Joye et de Jacob
(1349) , à partir des comptes
du prévôt
-Noms
des villages : -Villages
communs aux deux prêteurs : 1-Masnuy ; 2-Herchies ;
3-Nimy ; 4-Ciply ; 5-Harveng ;
6-Genly ; 7-Quévy-le-Petit ; 8-Quévy-le-Grand ; 9-Havay ;
10-Rogeries ; 11-Aulnois ; 12-Goegnies.
-Villages spécifiques à Joye : 13-Jurbise ;
14-Bougnies ; 15-Givry ; 16-Ihy;
17-La Longueville.
-Villages spécifiques à
Jacob:18-Ghlin ; 19-Saint-Symphorien ; 20-Spiennes ;
21-
Asquillies ; 22 Blaregnies ;
23-Pont-sur-Sambre.
-Chaussées : X X X X X X
Remarques : -Joye a un client à
Sirault et Stambruges (hors-cartes).
-Deux identifications sont difficiles : Sars (Joye : 1 prêt)
et Villers (Jacob : 1 prêt).
-Aucune indication pour
déterminer s’il s’agit de Masnuy-St-Pierre ou Masnuy-St-Jean
Carte 2 - Répartition de
l’activité économique d’Hanginet et du couple Joye-Jacob.

-Noms
des villages :
-Villages spécifiques à Hanginet :
1-Sirault ; 2-Hautrage ; 3-Saint-Ghislain ;
4-Wasmes ;
5-Quaregnon ;
6-Jemappes ; 7-Frameries .
-Villages spécifiques à Joye-Jacob : 8-Masnuy ;
9-Ghlin ; 10-Nimy ; 11-Harveng ; 12-Quévy-le-Grand ;
13-Genly ;
14-Havay ; 15-Quévy-le-Grand ; 16-Goegnies ; 17-Aulnois.-
Chaussées : à
Quand
on examine la région où leur concurrent,
Hanginet (rappelons qu’Hanginet est de loin le plus gros prêteur juif
habitant Mons (hypothèse de J. Stengers),
exerce son métier, on est frappé de constater qu’il s’est spécialisé
dans l’ouest de Mons : de Sirault
à Frameries
en passant par Saint-Ghislain
, Hautrage
, Quaregnon
, Wasmes
et Jemappes
. Toutes ces localités sont
absentes, à de rares exceptions près,
de la liste des lieux de résidence des clients du couple Joye-Jacob. Les
usuriers s’entendaient-ils pour
déterminer leur sphère d’influence ? Ces zones sont-elles déterminées
par les anciennes chaussées romaines
toujours utilisées au Moyen Âge : à Joye et Jacob le territoire s’étendant
entre la route Bavay
-Cologne
et Bavay-Asse, à Hanginet les villages situés entre cette dernière chaussée
et celle qui rejoint Blicquy ?
Rien ne nous permet de l’affirmer totalement, mais la répartition
géographique est trop nette pour qu’elle soit le fait du seul hasard.
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