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La présence des Juifs dans les dictionnaires anciens de la bibliothèque universitaire de Mons

   

Ces maudits usuriers, ce peuple aveugle et obstiné, ces ennemis de Jésus-Christ, errants et vagabonds furent l’opprobre de toutes les nations, dont les princes ne se privaient pas de les chasser puis de les rappeler pour en tirer le maximum d’argent. Voilà, en quelques mots repris dans les dictionnaires du XVIIe siècle, l’avis unanime des lexicographes du Grand Siècle qui attribuent les malheurs dont sont victimes les Juifs à leur mépris et à leur rejet de Jésus-Christ.

Les dictionnaires étant le reflet, non seulement de la langue, mais aussi des mentalités d’une époque, nous allons tenter de comprendre cette haine antijudaïque, très proche, par ailleurs, des sentiments d’une célèbre épistolière. Elle écrit, cent ans avant la Révolution française : Cette haine qu’on a pour eux (les Juifs) est extraordinaire. Mais d’où vient cette puanteur qui confond tous les parfums ? C’est sans doute que l’incrédulité et l’ingratitude sentent mauvais comme la vertu sent bon... Je sens de la pitié et de l’horreur pour eux, et je prie Dieu avec l’Eglise qu’Il leur ôte le voile qui les empêche de voir que Jésus-Christ est venu.

En fait, depuis leur expulsion de 1394, il n’y a plus de Juifs en France et ce, jusqu'à la conquête de l’Alsace et de Metz par Louis XIV ( 1678 ). La seule exception, en 1615, est la venue à Paris, à la demande de Concino Concini, d’un médecin juif vénitien, Montaldo, qui amène avec lui quelques coreligionnaires. La même année, un autre protégé de Concini, Cosme Ruger, abbé de Saint-Mahé, en Bretagne, refuse les sacrements sur son lit de mort, préférant mourir en athée. Aussitôt le bruit se répand que l’impiété, les mœurs corrompues, les sorciers et les Juifs sont les maîtres du pays. Cela suffit pour que le Parlement de Paris prenne des mesures énergiques et renouvelle (12 mai 1615) l’édit d’expulsion de 1394. Nous voyons donc, comme l’écrit Léon Poliakov, qu’un problème juif continue à préoccuper les imaginations à une époque où l’énorme majorité des Français n’ont jamais aperçu un Juif au cours de leur vie... Nous sommes donc en présence d’une fixation collective à vide, si caractéristique de l’antisémitisme.

Dès lors, on peut se demander comment ces représentations ont pu être nourries et fortifiées. En fait, au XVIIe siècle, l’éducation étant exclusivement aux mains des religieux, c’est là qu’il faut aller chercher la réponse. Du catéchisme, sous forme de questions et de réponses, en passant par la lecture édifiante de nombreuses vies de Jésus ou des saints, le jeune chrétien est informé, durant son instruction, de l’existence d’un peuple coupable du plus grand crime de tous les temps et détestable, en conséquence.

Si la majorité des gens ne fréquentent pas les établissements scolaires, tout le monde se rend à la messe. On connaît mal le contenu des sermons des humbles curés ; mais ils s’inspirent vraisemblablement du discours des grands prédicateurs tels que Bossuet, Bourdaloue ou Massillon qui vilipendent les Juifs et évoquent la menace qu’ils symbolisent pour les chrétiens. Cette propagande est-elle agissante ? Peut-elle, en la quasi-absence de Juifs, susciter de grands mouvements de fureur populaire ? Curieusement, la réponse est positive : Léon Poliakov a relevé deux explosions de haine, l’une à Paris et l’autre à Metz. Dans la capitale française, en 1652, un certain Jean Bourgeois appelle la confrérie des fripiers les messieurs de la synagogue. Ceux-ci, vexés, finissent par le tuer. L’opinion publique est alertée. Les pamphlets les accusent d’être des Juifs et le meurtre de Jean Bourgeois est assimilé à la crucifixion. Cette poussée d’antijudaïsme est de courte durée. Le procès établit que les fripiers sont de bons catholiques qui ont le tort d’exercer un métier traditionnellement juif, à la base de ces tenaces suspicions sociales. A Metz (où il y a des Juifs), en 1670, s’ouvre un procès pour meurtre rituel. Au même moment, à Paris (où il n’y a pas de Juifs), des jeunes gens disparaissent et les Juifs (mais lesquels ?) sont accusés du crime. Faute de Juifs et de preuves, l’affaire s’éteint rapidement.

Comme on le voit, l’antijudaïsme perceptible dans les dictionnaires du XVIIe siècle trouve son origine dans la société et l’éducation chrétiennes : après mille six cents ans, la responsabilité des Juifs lors de la crucifixion est toujours un crime impardonnable.

En 1697, le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle est un cas particulier pour l’étude que nous réalisons. En effet, il est difficile d’effectuer une comparaison avec les autres dictionnaires, puisqu’il ne comporte pas d’article juif, mais de nombreuses allusions à l’histoire de ce peuple, qui sont disséminées dans l’ensemble de l’ouvrage. Néanmoins, ce philosophe a eu une telle influence au XVIIIe siècle, qu’il nous semble intéressant d’essayer de cerner sa perception des Juifs.

Voici, en premier lieu, quelques extraits caractéristiques de l’édition de 1697 : - Barcochebas...excita mille désordres dans la Judée par ses impostures, et attira sur sa nation une horrible calamité sous l’Empire d’Hadrien... Ce faux Messie s’accommoda merveilleusement aux préjujez de ce misérable peuple...

- Voilà bien des fables ; mais on en peut inférer certainement cette vérité, c’est que l’invocation des saints est depuis longtemps une pratique des Juifs... Les Protestans ont raison de déplorer la honteuse crédulité de ce peuple, et la hardiesse de ses écrivains à publier cent mille sornettes ; mais chacun doit apprendre par les choses qui se passent dans son party, que la pente dans cet endroit-là est très glissante. Combien y a-t-il de choses dans la pratique des Protestans d’aujourd’hui, qu’ils n’eussent pas approuvées il y a cent ans.

A première vue, rien ne distingue Pierre Bayle de ses contemporains : il met en évidence, lui aussi, la honteuse crédulité de ce misérable peuple. Faut-il en déduire, dès lors, qu’il témoigne d’un antijudaïsme sans nuances ? En fait, on constate que ce protestant, victime du principe de la religion d’Etat, considère que toutes les religions sont remplies d’erreurs et, par conséquent, doivent être critiquées sans exceptions. Pas plus que les Juifs, les protestants ne sont pas épargnés ; quant aux catholiques, il les attaque également avec vigueur reprochant, par exemple, à l’Eglise catholique d’Espagne de traiter le christianisme comme un vieux palais qui a besoin d’étançons. Mais ces critiques des religions ne doivent pas nous faire oublier que la préoccupation fondamentale de Bayle est la tolérance qui, si elle n’apparaît pas clairement dans le Dictionnaire, est au centre de son Traité de tolérance universelle (1686). Il réclame, dans cet ouvrage, la liberté de pensée et de culte pour les Juifs comme pour toutes les autres religions : ...pour ce qui regarde les Juifs, on est persuadé, même dans les pays d’Inquisition, comme en Italie, qu’ils doivent être tolérés. On les tolère dans plusieurs Etats protestants, et tout ce qu’il y a de gens raisonnables ont horreur du traitement qu’on leur fait en Portugal et en Espagne... Bayle, on le voit, est un auteur complexe dont les conceptions philosophiques préfigurent celles des Encyclopédistes.

Les dictionnaires de la première moitié du Siècle des Lumières ressemblent à première vue à leurs prédécesseurs.

Le Grand dictionnaire historique et critique de Moréri, par exemple, garde, comme base, l’édition de 1683 teintée d’un antijudaïsme violent.

Le Dictionnaire universel de Trévoux (1732), un peu plus modéré, ne peut s’empêcher d’utiliser des expressions aux connotations négatives : ...ils ont toujours porté les marques de la malédiction divine...méprisez et haïs par tout, et obstinez en leur haine en Jésus-Christ. Rien de bien neuf dans ces attaques que nous avons déjà examinées au XVIIe siècle

Par contre, la nouveauté, dans la plupart des dictionnaires, c’est la citation de proverbes dont les attaques ne portent plus sur l’aspect religieux, mais plutôt sur l’aspect économique des Juifs : ...riche comme un Juif ; pour dire fort riche... On appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripons et trompeurs...

Comment expliquer ce tournant dans la manière de percevoir les Juifs ?

L’édit de bannissement médiéval, confirmé en 1615, n’a pas été abrogé et c’est semi-clandestinement que les Juifs se répandent dans tout le royaume à partir de l’Alsace, de Metz, de l’enclave pontificale du Comtat-Venaissin et des villes portuaires (Bordeaux, Nantes). Les commerçants juifs ne font pas partie des corporations et, de ce fait, introduisent des pratiques commerciales dynamiques qui, tout en menaçant la prospérité de leurs concurrents chrétiens, révolutionnent les circuits économiques : modicité de la marge de profits, promotion des ventes, fabrication et mise en vente d’articles de qualité inférieure non conformes aux étalons corporatifs... L’administration, de plus en plus gagnée aux idées du libéralisme économique et soucieuse de l’intérêt général, laisse faire, ou même approuve ces pratiques quand l’intérêt de l’Etat y trouve également son compte.

Le Dictionnaire universel du commerce de Savary est caractéristique de cette manière d’appréhender les Juifs. D’une part, il ne peut s’empêcher de citer les proverbes qui les dévalorisent : un vray Juif : marchand qui surfait et qui rançonne... ; tomber entre les mains des Juifs : traiter avec des gens durs, tenaces et difficiles en affaires... Par ailleurs, il doit bien constater, avec une pointe d’admiration, leur efficacité dans le commerce : Les Juifs ont la réputation d’être très habiles dans le commerce ; mais aussi ils sont soupçonnez de ne pas le faire avec toute la probité et la fidélité possible. Quoi qu’il en soit de ce reproche, il est certain que les Nations mêmes qui sont les plus prévenues contre les Juifs, non seulement les souffrent parmi elles, mais semblent même se piquer d’en apprendre les secrets du négoce et d’en partager avec eux les profits.

Si l’antijudaïsme, dans la première moitié du XVIIIe siècle, continue à reposer sur des éléments religieux, la concurrence commerciale des Juifs ajoute une raison supplémentaire à cette haine séculaire.

Mais le XVIIIe siècle, Siècle des Lumières, voit également la publication de l’Encyclopédie (1751) et un changement radical dans la manière de définir les Juifs.

L’article Juif est composé de deux parties : une introduction due au chevalier de Jaucourt et un long paragraphe intitulé Philosophie des Juifs dont l’auteur est Diderot, en personne. Jaucourt, la cheville ouvrière de l’Encyclopédie, commence par citer les Lettres persanes de Montesquieu : Cette religion... est un vieux tronc qui a produit deux branches, le christianisme et le mahométisme, qui ont couvert toute la terre ; ou On le voit, le ton modéré de l’article est donné d’emblée par cette citation du philosophe bordelais. Jaucourt s’étonne, ensuite, que ce peuple subsiste encore après les horreurs que les Juifs ont éprouvées et admirant leur ferme attachement à la loi de Moïse, il cite encore les Lettres persanes : Les sectateurs martyrs perpétuels de leur croyance, se sont regardés de plus en plus comme la source de toute sainteté et ne nous ont envisagés que comme des Juifs rebelles qui ont changé la loi de Dieu... Jaucourt tente également d’expliquer plusieurs de leurs caractéristiques : leur nombre important, il l’attribue à leur genre de vie sobre et réglée, à leurs abstinences, à leur travail ; leur dispersion, quant à elle, est due à leur incapacité de posséder aucun bien fonds et d’avoir aucun emploi... ; enfin, il est injuste, d’après lui, de traiter les Juifs d’infâmes usuriers puisque les chrétiens ne leur ont laissé pour subsister, de ressources que le commerce grâce auquel ils se sont enrichis. Reprenant Montesquieu, sans le citer, il conclut sur l’époque ancienne : En un mot on peut dire combien en tout lieu, on s’est joué de cette nation d’un siècle à l’autre. On a confisqué leurs biens, lorsqu’ils recevoient le christianisme ; et bientôt après, on les a fait brûler, lorsqu’ils ne voulurent pas le recevoir... Enfin, en quelques mots, il termine par l’évocation de son temps, rappelant le dynamisme des Juifs dans le domaine économique et déplorant l’intolérance religieuse, responsable de leur exil en Espagne et en France : On s’est fort mal trouvé en Espagne de les avoir chassés ainsi qu’en France d’avoir persécuté ses sujets dont la croyance différoit en quelques points de celle du Prince.

Comme on le voit aisément, Jaucourt ne se livre à aucune attaque contre les Juifs. Au contraire, il tente de comprendre leur histoire mouvementée et regrette les horreurs de l’intolérance.

La suite de l’article, intitulé Juifs, philosophie des, est de la plume de Diderot. Il n’entre pas dans le cadre de ce travail d’étudier la pensée de ce grand philosophe. Bornons-nous à rappeler qu’il nie l’idée de l’existence de Dieu, préférant mettre sa confiance en l’homme. Mais si la morale de ce grand champion de l’irréligion fut laïque, profane, [elle ne fut] jamais profanatrice. En son temps, constate également Léon Poliakov, il n’y eut peut-être pas d’homme aussi tolérant ; ne préconisait-il pas de laisser même à ses adversaires « la liberté de parler et d’écrire ce qu’ils veulent nous ôter ». Cette tolérance s’affiche dès le début de son article : ...mais quels hommes nous offre-t-elle [l’histoire juive] qui soient comparables en autorité, en dignité, en jugement, en piété, en conscience, à Abraham, à Isaac et à Jacob ? ... Mais nous voilà parvenus au temps de Moïse ; quel historien ! Quel législateur ! Quel philosophe ! Quel poète ! Quel homme !...

Comment peut-on expliquer ce changement d’attitude vis-à-vis des Juifs ?

Nous pensons que deux raisons essentielles sont à épingler : les influences de l’érudition protestante et de Montesquieu.

 

-L’érudition protestante.

Quand on examine les sources de l’Encyclopédie pour l’article Juif, on est frappé par le nombre important d’écrivains protestants. Sur douze auteurs modernes cités, nous en avons relevé huit qui appartiennent à la religion réformée. La majorité d’entre eux vivent en Angleterre et surtout en Hollande, qu’ils soient originaires de ce pays (Grotius) ou qu’ils s’y soient réfugiés pour fuir les guerres de religion (Daneau) ou la révocation de l’Edit de Nantes (Basnage, Prideau, Reland). Ces érudits, qui jonglent avec l’hébreu, subissent l’influence judaïque et sont à la base d’un courant philosémitique dont Basnage, l’ami de Pierre Bayle, est un représentant illustre. Il écrit : Nous ne sommes agités d’aucune passion ; nous rapportons tout ce que nous avons pu déterrer qui regarde les Juifs, avec une exacte fidélité. Le chrétien ne doit pas trouver étrange que nous déchargions très souvent les Juifs des divers crimes dont ils ne sont pas coupables, puisque la justice le demande ; et que ce n’est point prendre parti que d’accuser d’injustice et de violence, ceux qui l’ont exercée...

Cette attitude des érudits protestants marque donc un tournant décisif vers le Siècle des Lumières dont Montesquieu sera l’un des penseurs les plus influents.

-Montesquieu.

Les Juifs n’occupent pas une très grande place dans son œuvre ; il ne se sert d’eux qu’exceptionnellement pour argumenter lors d’une démonstration et il ne fait jamais d’esprit à  leurs dépens. Mais les quelques passages qui parlent d’eux vont avoir un grand impact chez les intellectuels du XVIIIe siècle impressionnés par la qualité de son esprit tolérant.

Déjà en 1721, dans les Lettres persanes, il porte un regard nouveau sur le judaïsme, mettant en évidence sa situation paradoxale  : c’est une mère de deux filles qui l’ont accablée de mille plaies... Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et l’origine de toute religion ; ils nous regardent, au contraire, comme des hérétiques qui ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles...

Dans De l’esprit des lois (1748), nous avons recensé dix-sept passages qui font allusion aux Juifs. Après avoir qualifié d’absurde l’accusation d’empoisonner les puits au Moyen Age, Montesquieu s’en prend violemment à l’intolérance des chrétiens qui est la source des maux de ce peuple :Et je remarquerai, en passant, combien on s’est joué de cette nation... Plus loin, il place dans la bouche d’un Juif : Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez.

Comment expliquer cette bienveillance de Montesquieu à l’égard des Juifs ? On peut sans doute y voir l’esprit plus tolérant qui souffle en France après la mort de Louis XIV ou faire entrer en ligne de compte ses relations d’affaires avec des Juifs bordelais fortunés. Mais au bout du compte, ne faut-il pas voir dans ce grand philosophe un homme qui n’œuvrait que par l’amour pour le bien, pour la paix et pour le bonheur de tous les hommes... ?

Si la tolérance de Montesquieu a inspiré les auteurs de l’Encyclopédie, il ne faudrait pas s’imaginer que tous les esprits éclairés de l’époque partagent le même avis, à propos des Juifs. Bien au contraire ! Et l’étude du cas de Voltaire en est un exemple évident. Le Dictionnaire philosophique, du vivant de Voltaire, ne comporte pas d’article Juif . Celui-ci apparaît seulement dans l’édition (conservée à Mons ), dite de Kehl en 1785, et résulte d’un regroupement de lettres et de considérations disparates. Il s’agit de l’article le plus long du livre (47 pages), preuve que le sujet ne laisse pas indifférent le patriarche de Ferney. En voici quelques passages caractéristiques.

Après avoir dressé un panorama de l’histoire juive, il écrit : Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux : ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes ont été créés pour eux seuls. En conclusion de la première partie, il écrit : ...vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recommandation qui, dans un tel contexte, produit l’effet d’une clause de style : Il ne faut pourtant pas les brûler. N’hésitant pas à employer les sarcasmes grossiers, il pose la question suivante : Si les dames juives couchèrent avec des boucs ? Et il répond : Vous prétendez que vos mères n’ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, Messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense ? Le législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n’avait pas été commis ? Enfin, la conclusion de l’article est très révélatrice : Vous (les Juifs) êtes des animaux calculants, tâchez d’être des animaux pensants.

On est donc loin de l’image traditionnelle de Voltaire, défenseur des grandes causes et champion de la tolérance. Sa rage antijuive pourrait faire sourire, si on ne savait pertinemment qu’elle va servir de référence aux écrivains antisémites du XIXe siècle, comme Drumont et Maurras et même, inspirer des écrits composés... sous l’occupation allemande. Comme le fait très justement remarquer Léon Poliakov, Voltaire ne se doutait pas que l’écrasement de l’ « Infâme » préluderait à des écrasements autrement vastes.

L’antijudaïsme, basé sur des mobiles religieux, est évident au XVIIe siècle : tous les dictionnaires mettent en évidence la responsabilité des Juifs dans la mort de Jésus-Christ. Mais au XVIIIe siècle ? Peut-on encore parler d’antijudaïsme ? Dans les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt propose de distinguer l’antijudaïsme d’origine religieuse inspiré par l’hostilité de deux fois antagonistes et l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle . Mais faut-il attendre le XIXe siècle pour voir s’exprimer un rejet des Juifs en termes d’« espèce» ?

Nous pensons que dès le XVIIIe siècle, l’aspect religieux devient secondaire : on perçoit désormais les Juifs comme un groupe économique et social ; ils sont considérés comme des usuriers qui trompent, des marchands qui cherchent à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides. Et quand Voltaire conclut son article Juif en comparant le chrétien qui pense et le Juif qui calcule, n’anticipe-t-il pas, comme le fait remarquer Léon Poliakov , l’a priori de l’antisémitisme raciste, décrétant la supériorité de l’intelligence créatrice des chrétiens, devenus des Aryens, sur le stérile intellect des Juifs. De toute façon, le passage vers l’antisémitisme moderne est encore plus clair quand il écrit dans l’Essai sur les Mœurs : On regarde les Juifs du même œil que nous voyons les Nègres, comme une espèce d’homme inférieure.

De l’hostilité religieuse à la haine raciale... une étape décisive vient d’être franchie au Siècle des Lumières.

Les dictionnaires et les encyclopédies de la bibliothèque universitaire de Mons-Hainaut nous enseignent donc, très justement, que les Juifs n’en ont pas encore terminé avec la folie des hommes.


 
Le texte complet de cet article est paru dans les Mémoires et publications de la Société des Sciences,  des Arts et des Lettres du Hainaut, 99e volume, 1999.
 

Haute Ecole de la Communauté Française du Hainaut - Département Pédagogique - MONS (Belgique)